Camé léon

Publié le par acila

   Oui, j'aime l'objet livre sorti des éditions Allia. Il est raffiné et tel une sucrerie de bonne facture, il tient dans la main sans y fondre. Il est sobre et élégant, bref il me va comme un gant. Je n'en ai pourtant que 3 chez moi. Enfin 4 désormais, mais ce dernier que je viens d'acquérir sans y réfléchir, comme une tocade, est une demi-portion. Mini format et toujours extra plat avec des rabats qui peuvent éventuellement servir à signaler la page en cours de lecture, à moins que vous n'y préférassiez la carte qui se trouve généralement à l'intérieur et qui est destinée à passer commande du catalogue. Sur leur site, les éditions Allia expliquent que leur politique de publication a consisté à éditer ce dont les autres ne voulaient pas (riche idée), ce que des jaloux ont cru bon de traduire par le fait qu'ils éditaient "ce qu'ils pouvaient". Elles existent depuis 1982 et ont plus de 400 ouvrages à leur actif. Je ne connais que le plat et le contemporain mais il y a aussi du plus étoffé et la palette historique représentée est vaste; sachez-le !
  Par un bout de la lorgnette, il y a donc un caméléon signé David Grann. Grann est un journaliste américain qui écrit sur un français. Pourquoi ? eh bien parce que ce dernier a su se faire remarquer - sans vraiment l'avoir désiré (mais est-on jamais réellement sûr de quoi que ce soit ?)- outre-atalantique. Le Caméléon a initialement été publié dans le New Yorker en août 2008.
  Je n'avais pas vraiment prêté attention à cette histoire de manipulation érigée en métier, seul indice mentionné en quatrième de couverture. Ce fut donc la surprise lorsque ma lecture me fit renouer avec un fait divers pas si vieux sans être récent pour autant. L'histoire ne m'était pas inconnue mais elle m'était tout de même étrangère. Frédéric Bourdin en est le personnage principal, il est celui qui a été assimilé au caméléon (pour faire couler de l'argent dans la poche de certains biographes dit-il). Le journaliste Grann nous livre les résultats de son enquête et deçi delà les propos de ceux qui ont cotoyé cet être singulier. Comme de bien entendu, tout n'avait pas si bien commencé :fils de l'adultère d'un immigré algérien avec une jeune ouvrière d'une usine de margarine, Frédéric Bourdin fut ravi à sa mère à l'âge de deux ans et demi et confié aux parents de celle-ci.
Quand Frédéric eut cinq ans, il déménagea avec ses grands-parents à Mouchamps, une bourgade au sud-ouest de Nantes. A demi-algérien, sans père et accoutré de vêtements d'occasion fournis par des oeuvres catholiques, Frédéric était le paria du village et à l'école, il commença à raconter des histoires fabuleuses sur sa vie. Il prétendit que si son père n'était jamais là, c'était parce qu'il était un "agent secret britannique". L'un de ses instituteurs à l'école élémentaire, Yvon Bourgueil, décrit Bourdin comme un enfant précoce et captivant, doté d'une imagination et d'un sens visuel extraordinaires, qui créait des bandes dessinées aussi magnifiques que délirantes. "Il avait cette façon de vous amener à établir un lien avec lui", se rappelle Bourgueil.Il discerna également chez lui des signes de détresse morale. Un jour, Frédéric dit à ses grands-parents qu'il avait été agressé par un voisin; dans ce village grand comme un mouchoir de poche, personne ne chercha le fin mot de l'histoire. Dans l'une de ses bandes dessinées, Frédéric se représenta en train de se noyer dans une rivière. Il devenait de plus en plus intenable, se conduisait mal en classe et volait les voisins. A douze ans, il fut envoyé dans un établissement privé d'éducation spécialisée, Les Grézillières, près de Nantes.
S'ensuivront des pérégrinations dans de nombreux orphelinats et foyers à travers toute l'Europe, où son talent de compositeur de personnages chaque fois différents se perfectionne.
Comme on le pressait de livrer ses motivations, Bourdin précisa encore que tout ce qu'il voulait, c'était de l'amour et une famille. Il fournissait toujours cette raison, devenant par voie de conséquence le seul imposteur à éveiller autant de sympathie que de colère chez ses victimes. (Sa mère interprète l'alibi de son fils avec moins de clémence : "Il veut justifier ce qu'il est devenu.")
Là vous sont alors livrées les clés pour une manipulation d'autrui efficace  (l'auteur de ce blog ne saurait être tenu des conséquences qui ne manqueraient pas de vous échoir s'il vous prenez la fantaisie d'en faire usage). Dans une vie de mensonges, il faut laisser une petite place pour la vérité si l'on ne veut pas se perdre tout à fait nous explique Frédéric Bourdin. En Espagne, une juge pour enfants lui parle prison et pour y échapper, il va franchir un cap dans la supercherie.
Et c'est ainsi qu'il se lança dans ce qui devait à la fois repousser les frontières de l'impensable et menacer de le transformer en cette sorte de "monstre" qu'il affirmait n'avoir jamais voulu devenir. Plutôt que de s'inventer une identité, il en vola une. Il prit la place d'un adolescent de seize ans porté disparu au Texas. A vingt-trois ans, Bourdin devrait convaincre non seulement les autorités qu'il était un enfant américain, mais aussi la famille du garçon.
L'histoire qui s'ensuit n'a rien à envier aux scénarios les plus sophistiqués (et d'ailleurs comme de bien entendu un réalisateur s'en est inspiré). Cependant, ce n'est pas une raison suffisante pour que le hasard puisse y trouver sa place et il est des coïncidences qui laissent songeur. Vous y ferez la connaissance de ce fin limier de Parker dont le talent s'est révélé sur le tard (avis à ceux qui n'ont pas encore trouvé leur voie). Vous y croiserez également le FBI et si vous avez un creux, ce n'est pas les Mac Do qui manquent.
Bon, vous le savez peut-être; le masque était fragile et la sentence du juge fut ferme : six ans de prison. On n'échappe pas à son destin. Mais les rêves, quand on est à ce point permanent, prennent corps également. Une jeune étudiante en droit l'entendit et le comprit. Ils se rencontrèrent et ils tombèrent amoureux l'un de l'autre. Ils sont aujourd'hui mariés et parents de deux enfants. Merci de ne pas déposer vos doutes sur le paillasson. Une question subsiste : Frédéric Bourdin était un fan absolu de Mickaël Jackson, faut-il voir là une origine possible d'une éventuelle contamination par le syndrome de Peter Pan ?
Mais trêves de supputations farfelues, je le laisse parler lui-même de son histoire dont en homme intelligent il ne regrette rien puisqu'elle l'a finalement conduit (ah vraiment les voies du seigneur sont impénétrables) à la vie d'amour et d'eau fraîche qu'il désirait si ardemment.
Quant à moi ça m'apprendra à choisir un livre avec la tête dans les îles où des espèces de petits iguanes multicolores me tirent une bien grande langue !
Et tant que nous en sommes aux confidences, ce n'est pas léon qui est camé dans cette famille américaine. J'ai changé (sans même en avoir conscience, il faut bien le reconnaître) les premières lettres du prénom de cet ado, désormais suicidé, pour le laisser reposer en paix. Amen.


Publié dans Lecture

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paula ramine 06/10/2009 12:33


camé rat
camé scope
camé riste


acila 06/10/2009 18:02


hélas pour ton projet, je ne possède pas les coordonnées de camé ron diaz


Eric 06/10/2009 09:15


Bonjour Acila (ou ailleurs, c'est bien aussi)
C'est gentil d'avoir passé une partie de la nuit avec moi. J'espère n'avoir pas été trop ronflant !
Merci en tous cas de cette lecture attentive et de tes commentaires.
A bientôt.


acila 06/10/2009 18:01


Hello (ben être là et ailleurs dans un même temps ce n'est pas encore à ma portée mais je ne désespère pas !)
non du tout, ce fut un régal
oui au plaisir