A tous ceux

Publié le par acila

qui en cette drôle d'année ont vu partir un être cher de façon prématurée et qui portent quelque part en eux un sentiment d injustice face à ce deuil
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«Si vous voulez connaître la vérité, je vous la dirai,
écoutez le son secret, le son vrai, qui est en vous,
la musique que font les cordes que personne ne touche.»
– Kabir


Je me souviendrai toujours du jour où le Dr Dubé nous a annoncé que le cancer de ma mère était stabilisé, et donc qu’elle pourrait profiter d’un bel été sans chimiothérapie. C’était une journée somptueusement ensoleillée, au printemps dernier… nous étions dans l’aile bleue de l’hôpital – bleue comme le ciel dégagé. Je pense que je n’ai jamais ressenti autant de joie et de soulagement! Ma mère a chantonné tout le reste de la journée, avec l’allégresse d’un petit oiseau qui retrouve sa liberté. Après une dizaine de traitements assez éprouvants, ainsi qu’une opération, ce répit était plus que désiré. Oh, nous savions que le cancer était très avancé, et qu’il devrait théoriquement se réveiller un jour, mais ma mère allait si bien… et qui sait?

Quand la maladie s’est effectivement réveillée, seulement un mois après cette rencontre ensoleillée, ce sont des larmes de tristesse mais également de rage que j’ai versées. Mon cœur se tordait de douleur en voyant ma mère aussi affaiblie, contrainte à recommencer les traitements… et je repensais constamment aux jolis projets estivaux que nous avions faits en ce jour béni. Je la revoyais fredonner ses hymnes joyeux, le cœur léger et confiant, en marchant avec énergie. Ce souvenir me hantait… Il me glissait des doigts, mais je continuais à m’y agripper, et ma révolte grandissait au fur et à mesure où je le voyais s’éloigner. On aurait dit que la vie giflait un être innocent – un être si pur et si beau qui ne demandait qu’un bel été de douceur et de volupté. Un magnifique petit oiseau toujours prêt à chanter.

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J’ai eu les poings serrés pendant longtemps, en me remémorant cette déception. Elle était un symbole des bouleversements qui l’ont précédée et suivie, d’une certaine façon. Comme le moment où le petit malaise de ma mère s’est avéré être un cancer de l’estomac, stade 4, il y a un an. Puis la douleur de la voir recevoir ses premiers traitements de chimiothérapie – incroyablement courageuse et positive, trop grande et trop pure pour la maladie. Puis les bonnes nouvelles… et les moins bonnes. Les plans d’avenir qui ont commencé à changer, finalement à s’effacer. Les points Air Miles qu’elle nous a demandé de dépenser, sachant qu’elle n’allait jamais les utiliser. Les dernières semaines, où elle s’accrochait avec une force inouïe à son mince filet d’énergie, trouvant le moyen d’affronter avec sérénité l’issue qu’elle aurait voulu éviter à tout prix.

Comment comprendre l’incompréhensible? Comment faire la paix avec ces situations qui semblent déborder du cadre de la vie, du cadre du possible et du concevable? La maladie et la mort font partie de la vie, bien sûr, mais il y a quelque chose ici qui me semblait parfois cruel, irréel – non pas seulement dans la situation de ma mère, mais dans notre mortalité et l’étendue des épreuves que l’on peut traverser. On voit souvent des films d’action assez sombres où des clones humains sont cultivés pour leurs organes, ou encore où des robots tentent de nous exterminer… J’avais parfois l’impression de me retrouver dans un tel film, dans un étrange scénario où tous les êtres aimés finissent par être séparés contre leur volonté. Mais comment la vie pouvait-elle forcer ma mère à s’en aller? Ça me semblait insensé.

Les mois se sont écoulés depuis le début de la maladie de ma mère, les jours s’écoulent depuis son départ… et tout me semble toujours insensé. Oui, la partie de moi qui ne comprenait rien ne comprend toujours pas. Cela dit, je remarque qu’une autre forme de compréhension s'est installée en moi, au fil du temps… une compréhension viscérale, beaucoup plus profonde que celle du mental. Je ne parle pas ici de croyances du genre «ma mère est partie parce qu’elle avait accompli tout ce qu’elle avait à faire sur Terre»… Je crois certainement toutes les plus belles choses que l’on peut croire au sujet de ma mère ou de la mort, mais il est question ici de quelque chose de beaucoup plus fort que les croyances et les belles philosophies. Ce n’est pas une idée, ni une pensée, mais un sentiment profond. Le sentiment que tout est à sa place, que je suis aimée et en sécurité… que tout est O.K. Je ne comprends rien, mais je comprends tout en même temps – je suis juste incapable de l’expliquer.

Ce que je réalise de plus en plus est que notre mental est un instrument puissant, mais très limité, auquel la Vérité avec un grand V finit toujours par échapper. La seule façon d’avoir une réelle Compréhension – celle avec un grand C – est de sortir de notre tête et de se brancher à ces sentiments profonds qui nous habitent mais que l’on n’ose pas trop s’avouer, ne sachant pas d’où ils viennent ou comment les formuler. On ne contrôle évidemment pas les mouvements de la vie, mais il y a une partie de nous qui est toujours de connivence avec elle, quoi qu’il arrive. Le courant va parfois dans le sens contraire de la direction désirée, mais il y a quelque chose en nous qui est plus grand que le courant, plus grand que la rivière, plus grand que l’endroit où on voudrait aller. Cette sagesse est subtile, pas facile à cerner ou à communiquer… c’est pourquoi on reste souvent pris dans le film bizarre et révoltant. Mais on peut toujours décider de desserrer les poings et déposer plutôt notre main sur notre cœur, là où la paix de l’univers entier nous attend.

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Je pense encore souvent à cet après-midi ensoleillé où le médecin de ma mère nous a annoncé qu’elle pourrait profiter d’un bel été sans traitements. La joie qui nous habitait était indescriptible! Nous avons quitté l’hôpital sur un nuage, puis nous avons passé des heures à en parler et à célébrer. Ma mère n’arrêtait pas de sourire et de chanter. C’était une si belle journée…

 

 

Marie Pier (www.matinmagique.com)


Publié dans Arnaque

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