Caricaturiste

Publié le par acila

A la bibliothèque, sur une table basse, dans un recoin était exposé un livre parmi d'autres. Son titre tranchait avec ceux du voisinage. 

Ce livre, dont je vais un peu parler ici, est le foetus récalcitrant écrit par Gustave-Henri Jossot (1886-1951). 

                                                               Le-foetus-recalcitrant

En quatrième de couverture et en rabat de, cet auteur nous est ainsi présenté : il naît en 1866 à Dijon, dans une famille bourgeoise. Elève médiocre et révolté, il se sent une vocation artistique. Il publie ses premières caricatures en 1892 et sera un des principaux collaborateurs de l'Assiette au Beurre et de toute la presse anarchiste. En pleine gloire, il quitte Paris et s'installe en Tunisie en 1912 et se convertit à l'Islam. Il abandonne alors la caricature pour se tourner vers l'écriture, collabore à divers journaux tunisiens et commet quelques pamphlets cinglants où l'on retrouve la causticité de ses dessins. Il n'aura de cesse de fustiger la bêtise, le travail, l'argent ou l'enseignement bourgeois. Il meurt à Sidi Bou Saïd en 1951. Il est l'un des plus virulents caricaturistes du début du XXè siècle. Ses dessins, à l'anarchisme revendiqué, restent, aujourd'hui encore, d'une grande modernité. 

 

Je ne connaissais pas ce monsieur et aujourd'hui encore je n'ai pas vu beaucoup de ses dessins. Une recherche de base sur google m'a appris qu'une exposition lui avait été consacrée en juin (de cette année oui) à Paris de mars à juillet, à la bibliothèque Forney. A l'initiative d'une personne qui lui a consacré sa thèse : Henri Viltard, du coup il a aussi fait un site. Où l'on peut découvrir ses aquarelles et faire connaissance avec ses amis.

Le foetus récalcitrant est composé de trois parties et est aussi le titre de la première de celles ci.

Tout d'abord j'ai choisi de parler de ce livre car il contient les rares qualités qui me réjouissent tellement quand elles sont réunies : un talent d'écriture qui allie -c'est bête à dire- forme et fond, c'est vraiment merveilleux.

A la lecture. On comprend qu'il a souffert à l'école mais aussi que sa lucidité a rapidement été stimulée. Le conditionnement commence tôt et n'a de cesse. Bienvenue dans la société dite civilisée. Je ne résiste pas à citer quelques extraits :

 

Quand un foetus récalcitrant ne manifeste qu'un médiocre empressement à sortir des entrailles maternelles, on va quérir les forceps et, sans tenir compte de ses cris de protestation, on l'introduit dans la vie.

Puis on le ligote dans un maillot liberticide tandis que l'auteur de ses jours, flanqué de deux témoins, se dirige vers la mairie et l'église pour bombarder son rejeton sectateur d'une religion et citoyen d'une patrie, tout en négligeant, bien entendu, de lui demander son avis. 

Au bout de quelques mois le gosse apprend à faire le beau sur ses pattes de derrière, à venir quand on l'appelle, à ne pas faire pipi au lit, à ne se servir que de sa main droite; on le dresse, on lui enseigne mille et un tours; on le dote de tous les petits talents de la société à laquelle déjà il appartient. 

Dès qu'il balbutie quelques mots, on l'apporte aux "déformateurs du cerveau" : ceux-ci l'asseyent sur un banc; ils lui font croiser les bras, le contraignent au silence et à l'immobilité au seul âge où la nature exige la turbulence. Dans la suite ce refoulement produira sa réaction et, devenu un homme, l'élève ne cessera plus de s'agiter.

(...) Faire travailler la mémoire, annihiler le raisonnement, tel est leur programme. L'individu qui pense par lui-même s'aperçoit, tôt ou tard, que tout n'est pas pour le mieux dans la meilleure des sociétés. Alors il s'insurge. C'est ce qu'il faut à tout prix éviter.

Pendant les récréations les élèves jouent à "saute-mouton"; ils apprenent ainsi, de bonne heure, à se grimper sur le dos les uns des autres. Participant tous au même divertissement, ils contractent le goût de vivre en troupeau; ils acquièrent la mentalité grégaire. Ils jouent encore à d'autres jeux où règne la discipline : aux barres, au foot-ball, à des jeux où l'on se bouscule, où l'on donne et reçoit des coups comme à la guerre. Les déformateurs veillent surtout à ce qu'aucun d'eux ne s'écartent en quelque coin pour rêvasser.

Voilà le dressage auquel je fus soumis. Seulement, comme j'avais été un foetus récalcitrant, mon insubordination ne fit que croître au fur et à mesure que je grandis.

On pourrait donc sourire à ces mots, les trouver caricaturaux (hum) mais ce serait sacrément réducteur. Allons plus avant. La suite nous apprend comment il ne fut pas totalement abandonné en son désarroi et ce qui lui permis de se tirer de ce mauvais pas.

 

Ce qui, surtout, me sauva de la funeste influence des déformateurs, ce fut le cadeau qu'une fée munificente jeta dans mon berceau : elle me gratifia de la plus belle des vertus : la paresse. 

Plus belle des vertus qui est célébrée dans la deuxième partie : l'évangile de la paresse. L'écrit est donc autobiographique mais du genre qui voit plus loin, point nombriliste si vous voulez.

Né fatigué, j'ai employé tout mon temps à me reposer; les déformateurs s'époumonaient en vain pour me corner aux oreilles leurs calembredaines les plus fastidieuses, je ne les écoutais pas : mon imagination faisait l'école buissonière et vagabondait Allah sait où.

J'ignorais donc ce que mes condisciples avaient appris; par contre, je savais bien des choses que mes déformateurs eux-mêmes ne soupçonnaient pas. La rêverie est la meilleure des éducatrices; mais elle choisit ses élèves et ne consent à donner des leçons qu'à ceux qui se blottissent dans son giron. 

Elle m'enseigna que l'activité est une maladie honteuse et que les agités ont tort de sanctifier le mouvement perpétuel : "l'Homme, m'apprit-elle, n'est pas fait pour se livrer à d'épileptiques gesticulations; s'exténuer n'est pas le but de son existence : il est sur terre pour vivre dans la méditation et la paix".

Ainsi chapitré, je me suis dirigé, avec confiance, dans la voie sainte de l'inaction. De ce chemin sacré je ne me suis pas écarté durant toute ma vie.

Quelqu'un objectera, sans doute, que vingt numéros de l'Assiette au Beurre entièrement dessinés par moi; que ma collaboration  au Rire à l'Action et à bon nombre d'autres journaux; que mes albums, mes expositions particulières en France et à l'étranger, mes affiches qui couvrirent les murs de Paris et des principales villes de province; que tout cela a bien nécessité, de ma part, une certaine somme de travail. 

- C'est entendu, répondrai-je, les apparences sont contre moi; pourtant je persiste à prétendre que je n'ai jamais travaillé : je me suis toujours diverti.

Le caricaturiste ne travaille pas : il joue; il s'adonne au plus noble des jeux : il s'amuse à créer. 

Or, il ne peut enfanter que par l'opération du Saint-Esprit. Pour cela il doit se placer dans un état de passivité réceptive et attendre que descende sur lui cette langue de feu qu'on nomme inspiration. Il n'est qu'un médium recevant des influx et les transposant sur le papier.

Quand l'Esprit cesse de souffler sur lui, quand l'inspiration s'est tarie, le caricaturiste aurait tort de s'obstiner : qu'il se garde de transformer son art en labeur pénible, il cesserait d'oeuvrer en artiste, même s'il est en possession d'une technique très savante, ses productions resteraient sans vie, n'étant plus animées par le souffle créateur.

D'ailleurs pourquoi se donnerait-il de la peine? Pour gagner de l'argent ? ... En ce cas, qu'il renonce à l'Art et se lance dans le négoce : il s'enrichira plus vite. 

 

Voilà décrite de façon simple et juste la vie du véritable artiste. Suit ensuite le portrait du caricaturiste. Que je reproduis ici :

Le caricaturiste est un paresseux qui ne perd pas son temps à travailler; c'est un individualiste qui refuse de s'adapter au conformisme, un irrespectueux qui se complaît à piétiner les bégonias. Il prend tout à la blague : sceptique, il se moque de ce que révèrent les crédules.

Il n'appartient à aucun parti et s'arroge ainsi le droit de les flageller tous. Il flétrit la crapulerie des honnêtes gens et la lubricité des hommes vertueux; il met à nu l'immoralité de la morale et les iniquités de la Justice; il stigmatise les superstitions, les préjugés, les conventions, les hypocrisies et les crimes de cette barbarie organisée qu'on a le culot de nommer civilisation.

Contre cette fausse civilisation il se révolte sans pour cela être révolutionnaire : il n'attend pas le Grand Soir; il sait que la véritable révolution ne peut s'effectuer que sur le plan spirituel et qu'elle consiste, pour chaque individu, à opérer en lui-même une intégrale palingénésie, une réforme totale. Il se tient donc au-dessus de la mêlée, tout en haut de sa tour d'ivoire. C'est de ce sommet que, sarcastique, il observe l'agitation des fous.

Sur ces déments il lance des flèches munies d'un double tranchant : dessin et légende. Si la légende n'est pas satirique, si elle ne ridiculise pas les salauds qui nous empoisonnent l'existence et toutes les vieilles guitares dont lesdits salauds pincent avec tant de virtuosité, le dessin qu'elle souligne n'est qu'une plaisanterie graphique traitée avec plus ou moins d'esprit et d'habileté : ce n'est pas de la caricature.

La vraie caricature fait le tour de la pensée humaine, s'exerce dans tous les domaines, politique, social, mondain, religieux, philosophique, etc.

Elle est appelée à survivre longtemps : elle reste accrochée aux murs, traîne sur les tables, dans les appartements, les cafés, les antichambres des médecins, des avocats ou des dentistes; on la trouve chez le riche comme chez le pauvre; l'ouvrier l'emporte à l'atelier, l'employé à son bureau. Dans la rue elle éclate et rutile aux kiosques de journaux

 

 

(à suivre) (peut-être)

 

(à lire) (absolument !)

Publié dans Inclassable

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Commenter cet article

JMP 25/12/2011 19:07

Merci Acila pour cette belle découverte!

acila 08/01/2012 09:24



Merci d'être là pour la recevoir !