Autoportrait au radiateur

Publié le par acila

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Jeudi 12 décembre

 

  Je prends le livre de peinture entre mes mains. Fermé, il pèse des tonnes. Ouvert, il est aussi léger qu'une plume. Un moine a peint ces images, il y a plusieurs siècles, sur les murs de son couvent. Le vent les a détachées, portées comme du pollen à travers la nuit des temps, jusqu'à cette librairie. Nombreux visages du Christ sur fond bleu. Je repose le livre sur la table. Je pourrais l'acheter - mais pourquoi, pour l'enterrer dans une bibliothèque ? Qu'est-ce qui m'est vraiment indispensable, à part l'élémentaire refusé à beaucoup : toit, nourriture, vêtements ? Je reprends le livre, respire encore la couleur bleue. Je peux me passer plus facilement des chefs-d'oeuvre de la peinture que des roses sur mon bureau. Ces temps-ci, je les ai négligées. Elles me l'ont bien rendu, sont mortes en une nuit. J'ai envie d'avoir ce livre chez moi, je n'aime pas cette envie. J'abandonne le livre muré dans son poids et son prix, je quitte la librairie à regret. Cinq cent mètres plus loin, je découvre, sur le toit en tôle ondulée d'une usine de pneus, le même bleu creusé, en apesanteur, que dans les peintures du moine, la même lumière, exactement la même, mais, cette fois-ci, donnée - à se demander pourquoi les peintres se fatiguent à peindre et pourquoi les éditeurs se ruinent à faire des livres d'art.

 

Christian Bobin.

 

 

 

 

Publié dans Lecture

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