L 'agriculture de demain

Publié le par acila

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   Respectons la terre comme un être unique, comme Gaïa et reconnaissons humblement que nous ne la connaissons guère. La terre n'en peut plus d'être possédée et exploitée; elle a besoin d'être libre et sa liberté fera notre grandeur.

   Accéder à cette nouvelle dimension demande un grand changement de nous-même, presque une métamorphose. Il faut dépasser la raison pour entrer dans le monde du rêve, celui de l'eau et de la forêt. Depuis huit mille ans, nous avons peur de la nuit et nous nous sommes donnés des dieux solaires. (...) La nuit nous angoisse, nous l'éclairons de nos néons; le marais nous inquiète, nous l'assèchons de nos drains; la forêt nous fait peur, nous la détruisons à coups de machines et d'incendies. Comme toutes les civilisations qui nous ont précédés, nous buttons aux portes de la nuit, aux portes du rêve. Notre science reste immature et sombre dans le délire, entraînant avec elle l'ensemble du monde. Notre civilisation est moribonde, elle a son avenir derrière elle. Et même si elle respire encore, il est temps de préparer la suivante (...). Serons-nous assez subtils pour accepter et comprendre la dimension nocturne du sol, de l'eau et des forêts ? Peut-être pas, nous restons tellement attirés par la clarté éblouissante des déserts que nous créons. (...)

   Découvrir notre rêve intérieur alors que l'on est si bien dans son canapé, à siroter une bière en regardant la télévision, demande effectivement beaucoup de courage, d'autant plus que le chemin intérieur est un chemin solitaire. Et pourtant, chacun de nous doit faire cet effort car il n'y a plus de castes religieuses ou aristocratiques pour prier ou pour penser pour nous. Il n'y a pas de faux-fuyant ou d'échappatoire, il faut aller seul vers le bruissement des feuilles mortes soulevées par une taupe, vers le frémissement d'un roseau ou vers le silence épais du sous-bois, qui nous attendent. Laissons là notre voiture, notre bulldozer, notre tracteur, toutes nos béquilles techniques. Ecartons la branche, détachons notre chaussure pour sentir le sol ou la fraîcheur de l'eau et nous réaliserons alors que "Tout est sensible ! Et tout sur ton être est puissant!" (De Nerval, Les Chimères)

   C'est dans la noirceur des marais et dans l'ombre des forêts que se trouvent les réponses aux questions que se pose l'humanité. C'est dans ce que nous rejetons et détruisons depuis des millénaires que se trouvent les fondements de la prochaine civilisation. Accepterons-nous de regarder avec amour et compréhension ce que nous avons toujours fui ? Accepterons-nous de regarder et de respecter le sol comme devra le faire l'agriculteur de demain ? Et ces grouillements de vies obscures qui se déroulent sous nos pieds, et les rêves inconnus de nos bêtes, saurons-nous leur donner la place qu'ils méritent dans les fermes du futur ? Il en va pourtant de notre avenir et, ne nous leurrons pas, ce n'est pas de technique dont nous aurons besoin pour bâtir l'agriculture de demain mais de spiritualité pour découvrir le champ du rêve.

 

Le sol, la terre et les champs

Claude Bourguignon

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