L'incarnation du mâle

Publié le par acila

Le jardinier est un concentré de tous les hommes (oui un peu comme l'adoucissant à rallonger avec de l'eau ou à doser à la goutte près, concentré quoi pas comme moi). D'ailleurs au tout départ, il y a une histoire de pommier (dans les riantes contrées d'Edenland) qui s'est peut-être semé tout seul mais rien ne le dit avec certitude il me semble. Alors quoi ?
Un pressentiment : avec ce marché émergent de l'écologie, le jardinier ne pourra manquer d'incarner avec éclat, cette fois, l'archétype du mâle fantasmatique. Que veux-je dire par là ?
Eh bien certes une série américaine a bien essayé de nous faire comprendre la puissance d'attraction de ce baroudeur vert pas forcément avec moustache désormais en y livrant la plus belle de ses garces désespérées. Mais il faudrait creuser (passez moi donc la pioche) un peu plus pour marquer les esprits.
Parenthèse : à titre personnel j'avais déjà entendu des jardiniers se plaindre du harcèlement féminin intempestif dont ils étaient les victimes 100% bio. Dans ma grande naïveté, je pensais qu'ils exagéraient, mentaient effrontément.
L'un d'entre eux m'avait même relaté cette auto-analyse fruit de son dérangement certain : il avait noté une réticence de ses employeurs à le laisser utiliser des outils à moteur plutôt qu'à dents, lames, griffes ou que sais-je encore (et oui l'outil c'est la vie pour l'artisan). Une rapide parano étude lui avait fait attribuer cet état de fait au sadisme de la mégère qui se plaisait à le regarder derrière son rideau des heures durant s'escrimer alors que la sueur perlait en gouttes girondes dans son dos mordoré (effectivement la dame carburait à la liqueur). Son coeur saigna, il se sentit considéré comme un esclave corvéable à vie puis, par dessus le marché (et ses étals) dépossédé de sa virilité (désolée je n'ai pas eu droit au détail du comment la harpie s'y prit pour l'envoûter à son corps défendant et mon esprit souvent distrait ne pensa pas à questionner et forcément ça manque aujourd'hui mais c'est ainsi, honni soit qui s'en languirait). C'en était trop. Je ne suis pas un outil (merde) me criaient ses yeux en détresse. Et j'en concluais, le jardinier aime à garder le contrôle des opérations. Bien.
Où suis-je ? Ah oui, en 2010 (putain, déjà).
Les mains calleuses la démarche un petit peu chaloupeuse, une odeur de rose et d'anis, un torse nu à la belle saison, une connaissance de la flore sous son petit nom (latin, - si romantique), une mine de trucs-et-astuces-qui-facilitent-la-vie (pour faire mûrir sans peine vos kiwis ramassés trop verts, stockez-les à proximité de pommes, l'éthylène que ces dernières dégagent s'occupera de tout), est-ce suffisant à la création d'un mythe? Monsieur Levi-Strauss ? oups trop tard (en tout cas le chapeau ne l'est pas : ainsi Pete Doherty ou Mme de Fontenay ne font pas partie du sérail) ou le monde se veut-il plus pragmatique?  Le jardinier est l'être nourricier grâce à la détention et à l'exploitation de petites graines judicieusement placées en terre par ses pouces verts, il est le poète, il est l'esthète (alouette).  Stop, je ne saurais rien expliquer de toute façon
Comme toujours Paris qui ne crache pas sur la verdure dans ses jardins de Versailles vint me confirmer (à défaut de m'éclairer sur le pourquoi du comment) que décidément oui, les femmes perdaient tout sens commun en présence du gardien du jardin. Sans plus attendre, la preuve en mots estampillés "le roi aime ça":
Décor : extérieur jour, côté jardin évidemment
époque : post tempête décembre 1999
Sujet : l'habituée des lieux
 

  Parmi ces habitués, il y a celle qui, dans mon for intérieur, était "la dame élégante". Elle venait seule, sans aucun prétexte ni but apparent : elle n'avait ni livre, ni chien, ni tricot, et restait cependant une longue heure, assise sur un banc, les jambes croisées, et le dos particulièrement droit. Elle ne donnait pas l'impression de méditer ou de réfléchir, elle était juste immobile. Les statues du château ont parfois l'air plus vivaces. Assez jolie, elle était très élégamment vêtue, mais curieusement pour une femme que l'on aurait pu d'abord croire coquette, toujours de la même manière, bottines, jupe stricte et veste claire. Nous échangions parfois quelques banalités et, lors d'une de nos conversations, elle me dit son nom. Une fois j'ai vu celui qui devait être son mari : un homme, visiblement plus âgé et plus riche, était venu la chercher. Cette femme avait quelque chose d'opaque et de mystérieux qui m'intriguait. Bien plus, elle était déjà un personnage de roman ou de film et elle n'aurait pas dépareillé dans un polar des années quarante, ceux où les acteurs, chapeaux mous rabattus sur leurs fronts burinés, échangent des bons mots et des coups de revolver, enveloppés dans les volutes épaisses de cigarettes perpétuellement allumées. Je l'imaginais bien aussi dans un film muet, car elle avait cette pâleur et cette expression spectrales que l'on retrouve dans ces films, et qui me donnent immanquablement la chair de poule, même si je regarde un Charlot, car je me dis que tous, acteurs, metteurs en scène, cameraman et costumiers, sont morts. Bref, cette femme faisait partie de mon "roman intérieur", celui que, sans avoir de prétentions littéraires, j'écris et réécris mentalement, tous les jours. Une semaine environ après la tempête, j'apprends que ma dame élégante est au bout du fil et souhaite me parler. Honnêtement, dans la tourmente des évènements, je n'avais pas pensé une seconde à elle. Elle s'enquiert du parc, et redevient pour moi madame X, celle qui a un mari riche et avec laquelle je bavarde parfois : je ne suis guère disposé, dans ces circonstances, à vouloir rendre réels les personnages fantasmatiques qui peuplent mon imagination. Je lui fais part des derniers développements, lorsqu'elle me demande, un peu gênée, s'il me serait possible de lui faire visiter le parc car elle ne l'a pas vu depuis presque une semaine et il lui manque. Je la trouve émouvante et j'accède à sa requête sans trop de difficulté : sa peine semble sincère, et puis peut-être que le mari riche est aussi généreux, et qu'il fera un don. Nous prenons rendez-vous pour le lendemain matin.
  Elle est en avance et je distingue sa longue silhouette élancée et presque raide devant les grilles du château où s'entassent badauds et journalistes. Elle attend avec l'immobilité grave qui lui est propre. Elle qui a toujours la même tenue, un tailleur de ce beige bourgeois qui a fait de la discrétion un signe ostentatoire d'aisance sociale, est aujourd'hui vêtue d'un long manteau noir. Elle porte le deuil du parc, me dis-je. Je suis un peu mal à l'aise face à ce qui me semble une mise en scène excessive, et pressé d'en finir. Nous montons dans ma voiture, et une fois de plus, je récite mon couplet sur la tempête. J'avoue, après une semaine d'interviews, de télés et de rapports administratifs, je suis un peu las de ce discours, qu'elle semble ne pas écouter. Est-elle nerveuse d'être seule avec moi dans une voiture ? Elle ne cesse de tirer son manteau sur ses genoux. Sa pudeur m'étonne un peu car, d'une part, dans mon imaginaire, la "dame élégante" était une audacieuse, d'autre part, même si je vis en partie dans les bois, je n'ai rien d'un satyre et les circonstances n'invitent guère à la bagatelle. Le sérieux de mes paroles finit par détendre l'atmosphère et, à sa demande, nous nous dirigeons vers le fond du parc. J'ai beau lui expliquer que cette partie ne présente pas grand intérêt et n'a guère été touchée par la tempête, elle tient à sa requête : le fond des jardins est son endroit préféré, elle a coutume d'y passer des heures et compte bien profiter de mon amabilité pour s'y rendre. J'obéis poliment en me disant que ce sera l'occasion pour moi d'inspecter la zone. Nous arrivons. Je suis satisfait de constater que mes hommes ont bien fait leur travail et que les rares arbres abattus ont été déblayés. La dame élégante s'est replongée dans son mutisme habituel et fixe le paysage gravement. J'attends dix bonnes minutes dans un silence tenace. Ce ne doit pas être tous les jours très drôle, une femme aussi peu loquace. Je décide de profiter de sa contemplation pour fumer tranquillement. Dos à la dame, je plonge ma tête dans le revers de ma veste, pour me protéger du vent et allumer ma cigarette. Quelle n'est pas ma surprise lorsque je me retourne et que je vois ma dame élégante entièrement nue, son manteau à ses pieds. Elle ne dit rien et me regarde fixement, mystique et menaçante comme les femmes de Gustave Moreau. Cette Salomé ne me dit rien qui vaille : elle est très belle certes et personne ne viendrait nous surprendre, mais moi, les veuves noires, ça ne m'inspire pas, même après une tempête. Surtout, je n'ai pas envie que mon roman intérieur devienne une histoire scabreuse. Le plus difficile va être d'éviter le ridicule, de loin la chose la plus mortifiante, voire la plus insultante de ce genre de situation. Silencieux et solennel, je me contente de ramasser son manteau que je pose respectueusement sur ses épaules. Elle ne dit rien, moi non plus, et je la raccompagne jusqu'aux grilles. Elle me sert (serre non ? y a pas de correcteur au livre de poche ?) la main comme si de rien n'était et nous nous séparons. Quelques jours plus tard, j'appris que son mari avait fait un don assez important.
   Je reste perplexe quant aux motivations de cette femme : voulait-elle réaliser un fantasme ? Mettre un peu de piment dans une vie ennuyeuse ? Ou bien la mort du parc lui donnait envie de faire l'amour ? Je l'ignore, mais cette histoire, outre qu'elle flatte ma vanité, révèle que ce parc est quotidiennement le lieu de l'inattendu, et parfois de l'extraordinaire. Cela peut sembler naïf mais, pour moi, ces jardins sont enchantés. (Alain Baraton, Le Jardinier de Versailles)


   Voilà l'étendue des dégâts ! Autant vous dire que si même Alain Baraton est victime du sortilège, bien qu'il botte en touche avec sa chute dans la magie de la nature, je ne suis pas dupe : l'affaire est sérieuse. Aussi peut-être serait-il bon de demander en ce jour de la fête d'Amédée qui était aimé de Dieu, lui, une rupture de ce charme bien lourd à porter dont semble être victime la confrérie des tailleurs de haies et autres boutureurs d'hortensias en tous genres. Quant à la jardinière, simple bac à fleurs ou assortiment de légumes, il est bien évident qu'on ne va pas lui demander son avis.

 

Publié dans Nature

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JMP 02/04/2010 16:50


Ce blog a vraiment une atmosphère : on ne sait jamais vraiment qui y parle... on prend du Baraton pour du baratin d'Acila, et même ce qui est dit n'est pas vraiment dit (barré, comme si un sursaut
de Surmoi venait entraver ces élans vers un dire plus brutal). On s'y perd. J'adore.


acila 06/04/2010 06:52



Et bien bravo ! voilà qui va me pousser à continuer !