"Le bordel est un luxe, comme le temps"

Publié le par acila

 
   

 
Frédéric Ciriez
Des néons sous la mer
Verticales Phase deux - 25 août 2008
 

« Les néons du sous-marin offrent aux visiteurs l'inédite signature rosé pin-up d'un bordel incandescent qui drague sa clientèle par longs flashs de sept secondes. Et quand on voit, de soir en soir, le nom de l'établissement baver sur le feuillage des grands pins maritimes centenaires qui nous dominent, je pense que c'est une réussite. »

Mêlant la satire de moeurs, l'érudition parodique, l'anticipation sociopolitique et le mélodrame portuaire, Des néons sous la mer se présente comme une fiction inclassable qui multiplie les voies d'eau pour approcher la question complexe, et ici décomplexée, de la prostitution.

-4e de couverture-
 



Deuxième lecture, rayon nouvelles acquisitions.

Tout, tout, vous saurez tout sur le bordel. La lumière viendra Des néons sous la mer, premier roman de Frédéric Ciriez.












        Et peut-être le dernier aussi. Il a bien travaillé et ne se sent pas spécialement le besoin d'en rajouter. Et à cela je ne trouve rien à redire. Il s'est bien amusé en l'écrivant et ça se sent.
Voilà l'histoire d'un sous-marin maudit. Transformé en bordel grâce aux nouvelles lois sur la prostitution votées en 2011. Echoué dans la baie de Paimpol. Où les filles de joie sont aussi des filles de l'eau. Le narrateur nous conte son existence au sein de cet établissement assez peu conventionnel.

  Je suis salarié. Je m'occupe du vestiaire. J'ai obtenu ce poste il y a deux ans par une agence d'interim. Après une longue période de petits jobs sous-payés, j'avais envie de changer de vie. Un travail au bord de la mer, loin des entrepôts de Saint-Ouen. On m'a rapidement contacté et tout s'est fait très vite. Un train pour Paimpol (billet offert). Un taxi (course offerte). Un entretien d'embauche axé sur ma personnalité. Je crois que je plais aux filles qui décident de me garder à leur côté. Ai-je brillé comparé aux autres candidats ? Rétrospectivement, je pense surtout que les prostituées m'ont senti des leurs : peut-être une indifférence à la pénibilité des tâches, une capacité à passer de rôle en rôle sans états d'âme, à changer de fonction comme de draps, quelque chose comme ça. (...)
 
La bonne tenue du vestiaire est donc mon quotidien, en échange d'un salaire inespéré de trois mille cinq cent euros net par mois (hors primes et pourboires). Où aurais-je pu trouver mieux ? J'ai pris un bel appartement sur la baie de Paimpol. J'ai acheté une motocyclette pour me promener sur le littoral. Quand j'ai du temps, je prends des cours de voile. Je vais souvent au cinéma - Patrick Dewaere, dont je possède trois T-shirts signés, est d'ailleurs né pas très loin sur la côte, à Saint-Brieuc. Je fais un tour à Paris une fois par mois. J'ai quatorze semaines de congés payés qui me permettent d'entretenir mon tempérament cosmopolite. Je reçois. J'observe. On me dit. Je recense. Je griffonne. Je vis. Je suis bien.

  Je peux aussi me présenter sur un mode plus pulsionnel qui traduit d'une autre manière mes affinités électives avec ce nouvel univers
(...) J'aime les illusions de plénitude. (...) J'aime les cellophanes dont j'apprécie la texture souple, voire même les préservatifs ultrafins qui recouvrent comme un invisible satin asperges et gourdins reproducteurs. (...) J'aime ce qui est clair et net comme la naissance et la mort. (...) J'aime les prostituées qui, aspergées de Shalimar, trop clinquantes pour être de vraies secrétaires de direction, trop démonstratives pour ne pas en exhaler la capiteuse essence, plaisantent avec moi de leurs artifices, avec esprit. J'aime le cinéma, tout seul. (...) J'aime le design minimal et les verres à cocktail coniques en plastique dur qui évoquent les dînettes enfantines. J'aime la glace pilée balancée par poignées dans les shakers où nagent du curuçao bleu outremer  et des lambeaux de citron vert. J'aime le mélange de sécurité et d'angoisse des lieux parfaits. J'aime les yeux voilés vénaux des filles du claque et les parades sexuelles des paons primaires à carte bleue, prêts à dilapider un Smic en une nuit, un mois de travail pour une passe et cinq bières. (...) J'aime les gelées, qu'elles soient royales ou spermicides, qui magnifient l'idée de substance. (...)
J'aime les prostituées, toutes, auxquelles, humainement, je me sens attaché par des soies naturelles.

  Voilà une étude plus que savoureuse, qui multiplie les approches : approche phénoménologique d'un bâtiment de la marine nationale, approche économique de l'établissement, approche topologique du vaisseau, approche textuelle du folklore érotique breton, approche ethno-corporelle du personnel de bord, approche marketing de la clientèle, approche pratique des chambres de joie.
Un livre qui part dans tous les sens mais ne manque jamais d'équilibre. Un auteur qui ne se prend pas au sérieux et qui est pourtant bel et bien bourré de talent. Un ouvrage qui n'a pas eu de prix, signe supplémentaire s'il en fallait un de son extrême qualité. Un objet rare, inconstestablement jouissif et jubilatoire, dont celui qui en parle le mieux est bien sûr Monsieur Frédéric Ciriez lui-même.

Mélodie en sous-marin

INTERVIEW DE FREDERIC CIRIEZ

Propos recueillis par Aurélie Mongour pour Evene.fr - Août 2008



Premier roman de Frédéric Ciriez, 'Des néons sous la mer' paraît aux éditions Verticales. Sous le ciel de Bretagne, dans un ancien sous-marin reconverti en maison close, un jeune homme doux-rêveur raconte la vie à bord. Inattendu et poétique.

 

Frédéric Ciriez s'en défend, il n'est pas vraiment romancier et de fait, son premier roman n'est pas vraiment un roman, plutôt une thèse parodique ou un reportage décalé. Le livre qui se joue des contraintes du roman traditionnel, s'offre même des incartades jubilatoires du côté du conte et du poème. Appliqué, l'auteur a mis deux ans à composer ce facétieux OLNI - objet littéraire non identifié - sans doute le plus inventif de cette rentrée littéraire. Rencontre avec un auteur intarissable quand il s'agit d'évoquer les auteurs et les lieux qui l'ont inspirés.


Cette année voit la parution de votre premier roman. Comment êtes-vous venu à l'écriture ?

Je suis né en Bretagne, à Paimpol. Mon père était administrateur des affaires maritimes et mon grand-père fusilier marin. Côté paternel, on a toujours vécu sur le littoral. Nous avons beaucoup déménagé, à Dunkerque et Rouen notamment, deux villes assez sombres, assez propices aux atmosphères un peu noires. L'écriture m'a, quant à elle, toujours attiré et je peux me dire amateur de langage, de tous les langages jusqu'aux slogans publicitaires. J'ai été pigiste en presse, localier à Ouest France. Etudiant, j'animais une rubrique satirique dans la Presse d'Armor, je m'amusais beaucoup. A l'époque, j'étais déjà dans le désir d'écriture.

Lire la critique de 'Des néons sous la mer'

Vous citez de nombreux auteurs en épigraphe, quels sont ceux qui vous ont donné envie d'écrire aujourd'hui ?

Le livre s'inscrit dans une tradition de ce que je nommerais le "roman du bordel", presque un genre en soi puisqu'une maison d'édition comme Laffont publiait il y a quelques mois une anthologie 'Un joli monde' qui lui était consacrée. Il y a des gens dans ce registre du roman de la prostitution que j'aime beaucoup : j'évoque Jean Lorrain, romancier décadent, Marcel Schwob qui a écrit un livre extraordinaire, 'Le Livre de Monelle', dont Gide s'est inspiré pour écrire 'Les Nourritures terrestres'. Je cite aussi dans mon livre Georg Trakl, un poète autrichien que j'adore et une essayiste française que j'admire, Annie Le Brun dont l'imaginaire et le travail critique m'intéressent beaucoup. Chez Verticales, j'apprécie tout particulièrement deux auteurs : Gabrielle Wittkop qui a écrit des choses très sombres liées à l'érotisme noir sadien et Grisélidis Réal qui est un auteur extraordinaire, ancienne prostituée qui a magnifié sa trajectoire dans 'Le Noir est une couleur'.   


Comment naît l'envie d'écrire un roman protéiforme et aussi peu conventionnel que 'Des néons sous la mer' ?

Je ne me considère pas vraiment comme un romancier naturel avec le désir de raconter une histoire. Je ressens plus le désir de creuser un motif, un univers. Dans ce livre, je voulais explorer la figure du bordel avec ce sous-marin, symbole phallique et lieu propice au déploiement de mon imaginaire maritime. Un lieu, aussi, inspiré du roman noir gothique, beaucoup plus fantasmatique, à travers un univers clos qui marque les coupures avec le monde social et qui fait naître d'autres scènes.


Vous rayez des passages entiers en prétextant livrer les "flots noirs d'écriture", s'agit-il vraiment d'écriture automatique, spontanée et amorale ?

Je voulais saturer le discours explicatif classique et faire ressortir la vanité du discours scientifique. Parallèlement et moins sérieusement, je voulais aussi rigoler avec des jeux puériles : des mots à connotation sexuelle comme font les enfants. Ensuite, il y avait peut-être un enjeu moins perceptible, plus autobiographique : un lyrisme dont on pourrait penser qu'il exprime des choses qui seraient liées à ma vie propre.


Le roman se déroule dans un futur proche qui subventionne les maisons closes comme n'importe quelle autre PME. Le livre a-t-il une vocation critique ?

C'est plutôt ironique et parodique car on sait que les prostituées sont des personnes reléguées au rang de deuxième ou troisième catégorie, second class people comme disent les Anglais. La critique se situe à ce niveau-là. Je prends position mais ce n'est pas un livre politique en tant que tel. J'essaie plutôt de confronter les discours possibles autour de la prostitution.


En 2006, vous participiez à la rédaction d'un essai sur l'éducation, pourquoi ne pas avoir écrit votre premier roman sur l'école et ses problèmes ?

Je suis prof de formation. J'ai passé les concours mais j'ai peut-être enseigné trop tôt. La question de l'éducation, évidemment, est centrale mais je n'ai jamais eu envie d'écrire sur ce thème. Par contre, Verticales publie le livre de François Bégaudeau sur l'école, qui d'un point de vue formel est magistral. Il parvient à faire écouter la langue des enfants de manière distanciée en proposant une sorte de caisse de résonance des choses qui s'y passent. Moi, j'évolue plutôt dans l'asocialité d'un bordel sous-marin.


Mais justement vous n'avez pas choisi la facilité ?

Le livre est un peu marginal dans son approche. Mais c'est un faux problème. Moi je voulais avant tout faire entrer en collision un mélo avec cette histoire d'amour à la fin, et un essai qui soit bordélique.


Et l'avenir ?

Je vais me faire discret quelque temps, disparaître quatre-vingt-dix ans peut-être...

Publié dans Inclassable

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