Lu ce jour

Publié le par acila

   Je suis rescapé d'un effondrement qui a eu lieu dans les premières années de ma vie et dont j'ignore les causes. J'ai seulement la certitude d'avoir été pris sous une avalanche et d'avoir été miraculeusement préservé de l'engloutissement total. Chaque phrase que j'écris me désencombre un peu plus, faisant glisser la mort de mes épaules comme de la neige, par plaques.


   J'écris avec une balance minuscule comme celles qu'utilisent les bijoutiers. Sur un plateau je dépose l'ombre et sur l'autre la lumière. Un gramme de lumière fait contrepoids à plusieurs kilos d'ombre.


   Il n'y a pas de plus grand malheur sur cette terre que de n'y trouver personne à qui parler et nos bavardages, loin de remédier à ce silence, ne font la plupart du temps que l'alourdir.

   C'était une soirée comme souvent les gens en passent, à parler sans parler. Nous étions six, assis à la table dressée dans le jardin. Le vert de l'herbe alentour s'imprégnait lentement du noir de la nuit d'été. Quelques bougies se consumaient sur la table, leurs flammes tourmentées par un vent pourtant faible. Chacun parlait de choses sans importance comme si personne ne devait jamais mourir, c'est-à-dire tout perdre ou tout gagner en une seule fois. De temps en temps une vibration douloureuse traversait la voix de l'un des hôtes, portant une fraîcheur qui ne durait pas, amenée par le souci d'un enfant ou le nom d'un être disparu. Je regardais le livre grand ouvert des visages. Je goûtais au vin rosé et j'essayais de deviner l'heure décente pour prendre congé quand le miracle a eu lieu : les premières étoiles sont apparues dans le ciel, quelques chauves-souris ont rasé la cime des arbres et la table s'est mise à ressembler à une longue barque à fond plat, se déplaçant dans l'eau noircie des herbes. Il y avait là des gens que je ne reverrais peut-être jamais de ma vie, tous assis avec moi dans une embarcation qui glissait sans bruit dans la nuit noire, à peine éclairée par la flamme inquiète des bougies. Cette scène disait, sur la solitude et l'énigme de nos vies, une vérité que nos paroles ne disaient pas. Je me suis levé et je suis rentré chez moi sans attendre la fin du miracle. Je me demande parfois si la vie n'est pas qu'un infini et âpre enchantement, tant elle ressemble aux images qu'on voit dans les livres de contes et dont les ombres, plus que les clartés, instruisent l'âme austère des enfants.

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loula 23/03/2010 19:10


bein, voilà, que je ne pouvais écrire mon com....mais ...
Acila, l'ombre et la lumière comme dans une photo... l'ombre et la lumière sont indissociables, comme la nuit et le jour...
... tu as donc eu une vision....moi cela m'arrive avant de sombrer dans le sommeil...
adios amigo o amiga ?? a otra vez....


acila 30/03/2010 07:00



comme le Yin et le Yang and so on
merci loula de tes visites



Bolkonski 22/03/2010 21:18


Je crois ici entendre un violoncelle ou un violon ces précieux instruments de ma mélancolie .


acila 30/03/2010 06:59


Libre à vous...