Minuit moins le quart

Publié le par acila

Un jour, j'ai répondu à l'appel au texte poussé par Gilren. J'ai assemblé quelques mots en un petit tas que je lui ai envoyé. Il l'a mis en ligne. Parce que j'aime m'inspirer de la réalité c'est plus facile, j'avais évoqué une personne dont le chemin avait croisé le mien. A la moitié de l'été, elle est morte. Elle avait à peine passé le demi-siècle et ce ne sont point les penchants sus évoqués qui l'ont eue. Le destin a été là où on ne l'attendait pas. Il a aussi été expéditif.  Ne chantez pas la mort.

Depuis, j'ai lu le souvenir de Diogène, toujours sur le blog amertume (toujours les mêmes qui travaillent dirait-on!).

Et j'ai aussi lu le souvenir de Castaneda par Armendo Torres. Hommage décalé.

 

  La mort est le portail de l'infini. Une porte faite à l'exacte mesure de chacun d'entre nous, à travers laquelle nous passerons tous un jour, retournant à notre origine. Notre manque de compréhension nous pousse à la voir comme un réducteur commun. Mais non, il n'y a rien de commun en elle; tout ce qui la concerne est extraordinaire. Sa seule présence donne du pouvoir à la vie et concentre nos sens. Nos existences sont faites d'habitudes. A la naissance nous sommes déjà programmés en tant qu'espèce et nos parents se chargent de nous conformer avec ce programme en nous conduisant vers ce que la société attend de nous. Mais mourir n'est une routine pour personne parce que la mort est magique. Elle vous fait savoir qu'elle est votre inséparable conseillère et vous dit : "Sois impeccable; ton unique option est d'être impeccable."

 

  Une jeune femme qui prenait part à la conversation, était visiblement émue par ses paroles, lui dit que la présence obsessionnelle de la mort dans ses enseignements était un détail qui contribuait à les assombrir. Elle aurait souhaité qu'ils soient présentés avec plus d'optimisme, qu'ils soient plus focalisés sur la vie et ses réalisations.

 

  Carlos sourit et répliqua :

 

  - O coeur tendre ! Tes paroles montrent un manque d'expérience de la vie. Les sorciers ne sont pas négatifs, ils ne cherchent pas la fin. Mais ils savent que ce qui donne de la valeur à la vie est d'avoir un objectif pour lequel mourir. L'avenir est imprévisible et inévitable. Un jour tu ne seras plus là, simplement comme ça, tu seras partie. Sais-tu que l'arbre de ton cercueil a probablement déjà été coupé ? Pour le guerrier et pour l'homme ordinaire, l'urgence de vivre est la même parce qu'aucun d'eux ne sait quand il fera son dernier pas. C'est pour cette raison que nous devons être attentifs à la mort, elle peut nous sauter dessus depuis n'importe quel endroit. J'ai connu un type qui un jour monta sur un pont pour uriner sur une voie éléctrifiée au passage d'un train. L'urine toucha les câbles de haute tension, il prit une décharge électrique et fut réduit en cendres sur place. La mort n'est pas un jeu, c'est une réalité ! Sans la mort il n'y aurait aucun pouvoir dans ce que font les sorciers. Elle vous implique personnellement, que vous le vouliez ou non. Vous pouvez être cyniques au point d'abandonner les autres topiques de l'enseignement mais vous ne pouvez pas vous moquer de votre fin parce qu'elle est au-delà de votre pouvoir de décision et elle est implacable.

 

  Le convoi du destin nous emportera tous, sans distinction. Néanmoins il y a deux genres de voyageurs; les guerriers qui peuvent partir avec leur totalité parce qu'ils ont affiné chaque détail de leur vie, et les gens ordinaires avec des existences ennuyeuses, sans créativité, dont l'unique espoir se trouve dans la répétition de leurs stéréotypes jusqu'à la fin; des gens dont la fin n'aura aucune différence, qu'elle arrive aujourd'hui ou dans trente ans. Nous sommes tous là, attendant sur le quai de l'éternité mais tout le monde n'en est pas conscient. La conscience de la mort est un art majeur. Lorsqu'un guerrier met fin à ses routines, quand il ne lui importe plus d'être seul ou accompagné parce qu'il a écouté le murmure silencieux de l'esprit; alors on peut dire que réellement, il est mort. A partir de là, même la chose la plus simple de la vie devient extraordinaire pour lui.

 

  C'est ainsi qu'un sorcier apprend à vivre de nouveau. Il savoure chaque instant comme si c'était le dernier. Il ne gâche pas ses efforts en se sentant insatisfait et ne gaspille pas son énergie. Il n'attend pas d'être vieux pour réfléchir aux mystères du monde. Il s'avance, il explore, il connaît et s'émerveille.

 

  Si vous voulez faire de la place pour l'inconnu, vous devez être conscients de votre extinction personnelle. Acceptez votre destinée comme un fait inévitable. Purifiez ce sentiment, devenez responsables de l'incroyable fait d'être vivant. Ne suppliez pas la mort; elle n'est pas condescendante avec ceux qui abandonnent. Invoquez-la, conscients que vous êtes venus dans ce monde pour la connaître.Défiez-la, même en sachant que quoi que vous fassiez, vous n'avez pas la moindre chance de la vaincre. Elle est aussi gentille avec le guerrier qu'elle est sans pitié avec l'homme ordinaire.

 

  Après sa lecture, Carlos nous donna un exercice à faire :

 

  - Il s'agit de faire l'inventaire de tous ceux que vous aimez ou de tous ceux qui ont de l'intérêt pour vous. Une fois que vous les aurez classés selon le degré de sentiments que vous avez pour chacun d'entre eux, prenez-les un par un et passez-les par la mort.

 

  Un murmure de consternation traversa la pièce.

 

  D'un geste tranquillisant, Carlos ajouta :

 

  -Ne soyez pas effrayés ! Il n'y a rien de macabre dans la mort. Ce qui est macabre est ce que nous ne pouvons affronter avec délibération.

 

  Vous devez faire l'exercice vers minuit, lorsque la fixation du point d'assemblage se relâche et que nous sommes plus disposés à croire aux fantômes. C'est très simple; vous évoquerez vos êtres chers dans leur fin inévitable. Ne pensez pas à quand ou comment ils vont mourir. Prenez simplement conscience qu'un jour ils ne seront plus là. Un par un ils s'en iront, Dieu seul sait dans quel ordre et peu importe ce que vous essaierez de faire pour l'éviter.

 

  Les évoquer de cette façon ne leur fera aucun tort; au contraire ! Vous les verrez selon une perspective appropriée. Le point de focalisation de la mort est prodigieux, il restitue les vraies valeurs de la vie.

 

 

 

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Publié dans Lecture

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gilren 29/08/2011 08:37


Bon bon, j'irai y voir de plus près. Mais ne voyez surtout pas dans mes incursions des sentiments définitifs. Vous connaissez bien l'esprit de ma boutique. Provoquer, provoquer, il en deviendra
toujours quelque chose. Et puis n'est-ce pas une bonne façon de tromper la mort?


acila 30/08/2011 00:49



Je ne fais pas de prosélytisme mais je m'en voudrais de desservir un auteur. L'ouvrage se situe hors des sentiers battus du mental conditionné donc l'accès n'est pas vraiment prémâché. Ensuite
vous savez ce que c'est : la connaissance fut bien cachée, à l'intérieur de nous, donc c'est cette voix là (enfin celle qui est inspirée) qui doit nous guider dans les lectures et toutes ces
choses pour tromper la mort (haha la bonne blague).


Sinon vous ne pouviez pas mieux tomber, ces jours ci je m'interrogeais sur l'adage "il n'y a que la vérité qui blesse", et je retournais la situation en tout sens. Comment est-ce possible ? Cette
formule ne peut être que superficielle! L'ego se blesse car piqué au vif mais au final la vérité éclaire. Mais c'est bien sûr !


Quant au cynisme, je vous dédicace le prochain billet.



gilren 16/08/2011 22:45


Juste quelques remarques plutôt qu’une dissertation qui serait d’un ennui mortel :

« C'est pour cette raison que nous devons être attentifs à la mort, elle peut nous sauter dessus depuis n'importe quel endroit. »
-Comment être attentif à la mort puisque la plupart du temps elle nous frappe dans le dos et sans prévenir, comme la traîtresse qu’elle est.
« ….et les gens ordinaires avec des existences ennuyeuses, sans créativité, dont l'unique espoir se trouve dans la répétition de leurs stéréotypes jusqu'à la fin; des gens dont la fin n'aura aucune
différence, qu'elle arrive aujourd'hui ou dans trente ans ».
-Quel cynisme diogénien !! Tout comme la vie, la mort aurait ses petits préférés ?
« Une fois que vous les aurez classés selon le degré de sentiments que vous avez pour chacun d'entre eux, prenez-les un par un et passez-les par la mort »
-Une bonne manière de faire l’impasse sur sa propre mort. Ah il peut faire le fanfaron Armendo !

Et le tunnel avec sa petite lumière au bout ? Rien sur la vie éternelle, pas même une allusion aux forces de l’Esprit !! Ne vous y trompez pas Acila : ce que nous conte Armendo est triste à mourir.


acila 29/08/2011 06:49



C'est là que je me rendis compte qu'extraire un morceau d'un livre peut en altérer le sens par absence de contextualisation. Comment être attentif ? en étant toujours présent dans la conscience,
c'est assez compliqué en fait c'est vrai. Des préférés ? Il en est qui lui sont plus retors que d'autres plutôt et je conçois le cynisme que vous pouvez y voir là mais en fait ce n'est pas
du tout le ton de l'ouvrage. Alors au contraire passer les autres par la mort nous confronte à la nôtre, vu le tabou qu'elle représente l'exercice n'est pas si innocent.


Ne vous contentez pas d'un extrait Gilren, le livre est vivant à souhait. (Il paraîtrait que cette histoire de tunnel date de l'apparition de la réanimation, il n'en est pas question ici). Quant
à la vie éternelle et les forces de l'Esprit c'est tout le fond de ce livre. Bon il est tard ou tôt et ma réponse ne sera peut être pas bien claire mais quoiqu'il en soit, cela ne coûte pas grand
chose de lui (vous) accorder une vraie chance ;)