No man's land

Publié le par acila

   Primesautier : vif, spontané.
  De la bibliothèque je n'ai visité que l'étagère des nouvelles acquisitions. Moins de poussière. J'en ai ramené trois. J'ai d'abord lu l'ouvrage au plus faible nombre de pages.
  Pas franchement gai. Pas franchement triste. Un destin de femme qui a voyagé, qui travaille auprès de ceux qui sont enfermés derrière des barreaux et qui vit hors de l'évidence de ce monde.
  La femme de nulle part, celle qui n'a pas eu d'enfant. Nullipare, en zoologie, se dit d'un moustique femelle qui n'a pas encore pondu.
 
Un peu comme l'Annie Ernaux des Années, l'auteur revient sur le passé (moins historique que personnel cependant), interroge son cheminement qui l'a laissée dans cette étrange condition. Comme des bourrasques sans cesse renouvelées, empêchant tout ancrage; les déménagements.
  Avoir un feu et un lieu, avoir foi et loi, c'est ce qui a longtemps compté pour avoir une place au monde. Il fallait être pris dans cette résille de l'emplacement, de la filiation, de l'appartenance. Etre issu de son village, de sa lignée, de son seigneur, de son dieu. Tout cela très unique et immobile.
  Et pour moi très redouté.
  Nulle part. Le lieu, une autre déclinaison des origines.
  Bringuebalée de l'Iran au Cambodge en passant par la France. Installation en sursis. Ruptures. Pas de détail sur le pourquoi de ces multiples allées et venues. C'est, voilà tout. La construction de l'identité ne suivra donc pas les règles du nombre.
  Lors de son premier jour d'école, elle avait huit ans ma mère, on lui avait interdit de parler sa langue, le breton. En jouant dans la cour, elle a fait tomber une petite fille. Une religieuse lui demande, en français évidemment, si la bousculade avait été volontaire. Ma mère, qui ne comprenait pas un mot de français répondit "oui". On doit toujours dire "oui" à celui qui nous est supérieur. Ainsi, tandis qu'elle acquiesçait à la spoliation de sa langue, elle a pris ce visage de rebelle. Cette involontaire outrecuidance me touche autant qu'une révolte bien menée.
  Oui, je voudrais que cela, dans ma vie, survive, cette irréductibilité inconsciente, cela qui ne se choisit pas et qui est la révolte, une révolte à bas bruit, ni calicot, ni slogan, la force inconnue qui nous fait choisir la vie. Ecrire, par exemple.

 
Ambivalence du ressenti face aux familles. L'auteur s'inscrit en négatif face à cette non multiplication d'un bout de soi. Se place en quête d'altérité.
  Un samedi, au restaurant d'une grande surface. Les familles me soûlent, me font rêver.
  A côté de moi déjeune une petite fille très bavarde, flanquée de ses parents. Elle est obsédée par des questions d'hygiène, est-ce que ceci est sale, et cela ? Sa mère lui répond avec la même obsessionnalité, qu'il faut se laver les mains en sortant de l'école, parce qu'il y a des gens qui ont des microbes. Au dessert, elle refusera la bouchée de gâteau de sa mère, sous prétexte que celle-ci pourrait avoir des microbes. Retour à l'envoyeur et je pense que c'est bien fait, voilà comment la peur de l'autre, constitué comme sale, devient un danger.
  Pour moi c'est aussi lorsque tout est trop semblable à ce que je crois être que je me dérobe. Faire du même avec soi, je ne saurais pas, je n'ai pas voulu savoir, j'ai eu peur de savoir. J'ai préféré l'étranger, le lointain, le dissemblable.

  Le contexte de la venue au monde de l'auteur s'inscrit dans une succession de tragédies dont a été victime sa mère.
  Je suis fille d'une femme qui a perdu deux enfants avant de peiner à me donner la vie.
  Ma mère naît quand son père est mort, elle accouche de sa fille quand sa mère meurt.
  Elle perd son mari, sa fille, son fils de la tuberculose.
  Je suis fille d'une femme qui épouse un homme tuberculeux, le sachant, à une époque où nul ne sait comment se guérit cette maladie.
  Ma mère donne naissance à des enfants promis à la mort.
  Je suis née de cette peine, de cette hésitation ultime à redonner enfant à un homme nouvellement épousé.
  Née de l'horreur de désirer et la vie et donner la vie lorsqu'on a, apocalypse de la faute, survécu à la mort de ses enfants. (...)
  Dans cet emboîtement macabre de poupées gigognes, à peine nées que mortes, être la dernière, la plus petite, suivie d'aucune après, pour que cela se termine enfin.
  Au moment d'écrire ce qui en résulte, l'absence de la reproduction macabre, je suis avec elles toutes, comme sur une photo, nos bouches fermées, nos coiffes bigoudènes, le vent salé, le bruit des vagues auxquelles on tourne le dos, face à la terre des fins le Finistère.

 
Face au monde, que faire de ce statut qui ne coule pas de source ? Statut qui cache de l'égoïsme, des histoires louches, de la détresse peut-être. Dans sa marginalité, elle attire les confidences des mères en difficulté avec leurs enfants.
  Tentative amorcée d'aller voir du côté de l'enfance pour mettre le doigt sur ce qui a bien pu faire que...mais
  A quoi bon chercher les pourquoi ? Ils ne disent rien, ils n'expliquent rien, on n'explique jamais une condition , un état, il y a la pesanteur d'être, ou la légèreté, quelque chose qui est donné, une histoire, une façon de la raconter, oui, rien d'autre que le récit que l'on fait avec les mots que l'on a, et le sang des bombyx comme adjuvant.
  Simple enchaînement de circonstances au final ? Peut-être bien. La mère existe (subsiste ?) dans l'imagination,  lorsque l'auteur observe des enfants, des ados. Pendant son travail d'éducatrice aussi. Elle doit veiller à ne pas s'incarner en tant que telle. Elle est une mère du silence, illégitime, une mère qui ne peut se dire, ni exister, seulement se rêver.
Comment grandir derrière les morts ? Quelle légitimité à être ? Vagabondage vers la tentation de disparaître. Anorexie.
  Il y a eu ce désir de me faire morte pour être aimée, et puis celui d'être vivante pour que ma mère survive.

  Pour se donner une chance de vivre, il faudra briser ce cordon mortifère. Balance. L'élan de vie de la fille. La mère qui sombre. Dans la folie. Inversion des rôles. Pour une ré-union enfin libérée.
  J'étais là, j'étais enfin sa fille.
  Sa fille, mais aussi sa mère. Cette bascule insensible du grand âge qui fait des enfants les parents de leurs parents, si troublante pour chacun, l'était un peu moins pour moi, habituée à l'anarchie généalogique. (...)
  J'ai été la mère de ma mère aux tout derniers temps, et donc la mère d'une enfant au bord de la mort, selon la malédiction initiale.
  C'est arrivé.

  Dans cette histoire, le père n'apparait qu'en deux lignes. Avertisseur face à la procréation. Danger. La conception qui peut s'abattre comme la foudre.
  Mon père me mettait en garde alors que j'étais jeune fille : "un enfant, ça se fait en une seconde", ça me faisait rire intérieurement. Une seconde !
  Combien de secondes pour faire une nullipare ?

  Immanence
d'une vie. Pas de prétention à aller au-delà de ce retour sur soi. Simple témoignage qui se veut partage. Ne pas enfanter aura été une protection contre la douleur, celui à qui n'a pas été donné la vie sera toujours là.
  La vieillesse survient en bout de course.  Terrain où finalement l'auteur ose et se sent libre. La cause est désormais entendue. Irréversible. Elle n'a plus d'autre choix que de s'accepter telle qu'elle est.

   Ce livre dit une marginalité féminine. L'homme n'entre pas dans cette singularité.
  Je me demande s'il existe un mot semblable qui désignerait un homme qui n'aurait pas d'enfant. Je comprendrais qu'il n'y ait rien.
Nullipare de Jane Sautière

Hier, j'ai appris la mort (en retard) de Nelly Arcan à l'âge de 36 ans. L'écriture n'a rien pu faire. Je ne l'avais pas lue.

Voilà sinon pour remettre un peu d'ambiance je m'interroge sur le rétablissement de la musique chez overblog, c'est prévu pour quand ?


 

Publié dans Lecture

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paula ramine 19/10/2009 17:51


Si tu perds ta foi en l'amour et la musique, dis toi que la fin n'est pas loin.


acila 20/10/2009 05:25


où je découvre une paula philosophe
tout comme le département du lot, elle révèle une surprise à chaque pas