On va voir les cadavres au sous-sol

Publié le par acila

 

Il va de soi qu'il faut tenir ses promesses donc acte.


Tout comme Michel, je m'en vais vous narrer une de mes expériences de vie passée. Dans un style décontracté. Après tout, on est entre nous. A l'occasion d'un passage dans la ville rose, j'ai découvert le Printemps de Septembre. Déjà là, vous comprenez qu'une telle sortie des sentiers battus, c'est fatalement placé sous le joug de l'Art(istik). On réinvente la nature à notre guise, on est créatifs. J'extrapole parce que je ne connais pas et que je n'ai pas envie de chercher l'origine de cette appellation.
Un être que j'apprécie me dit qu'il y a une exposition (photo) scandaleuse au Château d'Eau, que je devrais y aller voir. Généralement, je ne cours pas après les succès de masse car je ne partage pas, à l'arrivée, ce que l'on m'avait vendu pour m'allécher et ça ne fait ensuite que renforcer mon profond désespoir d'extrême solitude.
Là, je me suis dit : j'y suis (à Toulouse), j'y vais (au Château). Miracle de la destinée, j'ai pris des notes ce jour là, préconscience de vivre un moment si unique ? (les gens ne s'indignent pas au hasard, pas plus qu'ils ne répandent des oh outragés au vent mauvais sans raison pertinente).

Bric à brac de gribouillis en vrac.


  Château d'eau : intérieur, rez-de-chaussée. Des petites filles courent et leurs parents ne parviennent pas à les retenir. La mère finit par les conduire dehors. Je me pose sur un tabouret dont l'assise est un vinyle sous verre. Les enfants ne peuvent bien sûr pas descendre... "vous nous raconterez ?" demande l'une d'elle vieille d'une dizaine d'années. "On te racontera". En haut : la banlieue de la mort ? Les visiteurs, à la sortie, se demandent-ils à quelle sauce ils seront mangés ? Deux enfants d'environ 4/5 ans se précipitent sur le casque audio qui pend à côté de moi. En bas : le lieu de quel scandale ?

Je descends l'escalier. A son pied, une chaise. A ses pieds, Hamlet et le roi Lear. La voix d'une femme qui dit : "sur le coup c'est un peu dur... en même temps, ça existe..."

  Première photo : un homme nu est allongé sur une table perforée en alu, ses cheveux sont gris (est-ce plus rassurant?), l'homme a-t-il donné son corps à la science, et si oui qu'est-ce qui l'a motivé à le faire ? Sa tête repose sur un rondin de bois.
  Photo suivante : des gens en blouses vertes, l'homme a tout le haut ouvert, sa tête est basculée en arrière, puis le sternum est sorti. En face (autre image), l'abdomen est rempli de papier absorbant (deux jeunes garçons, l'un d'eux à voix basse : "putain!"), la poubelle n'est pas loin.
  Puis bouts de viande dans un bac plastique, et petite louche remplie d'un liquide coagulé, comme un drôle de nectar que va nous servir le disséqueur (?).
  Puis burin et marteau en plastique plein. J'entends des murmures comme dans La maison hantée (autre expo) mais là ils n'appartiennent pas à l'installation... Le ciseau découpe à l'intérieur, on ne voit pas quoi.
  Vient ensuite une photo plus saisissante où le visage disparaît sous sa propre peau qui lui est, je dirais, retournée sur le nez. Et il y a tout de même des cheveux  sur ce qui doit être le crâne. Les hommes s'identifient-ils plus ? Visiteurs surtout masculins 20-30 ans. Ah non, je m'approche et en fait le crâne a été découpé, il est posé sur la table comme une coupe,

un homme montre à la femme qui l'accompagne la "calotte à terre", rires étouffés

Vu du haut, le crâne bée sur le vide, les cheveux du bas sont toujours là, parcelle d'humanité dans cet étalage de morceaux en tous genres

  A côté de moi, le couple essaie de retrouver l'anatomie et notamment l'emplacement des yeux. La femme détaille les différentes membranes, tissus, hémisphères. L'homme n'est pas aussi disert, il se contente d'approuver discrètement, l'esprit manifestement ailleurs, loin de la science qui donne une posture d'aise à la dame.

 

La peau retournée, le crâne privé de son cerveau a été bourré de sopalin, l'abdomen a été recousu.

 

Les photos ne sont pas dans l'ordre (point d'analogie avec une recette donc), les trois suivantes montrent l'ablation du cerveau

1) scalpation

2) crâne ouvert, un ciseau, pour aller sectionner ce qui retient le cerveau ?

3) le cerveau ôté, vision en coupe des trous

comme le monsieur de tout à l'heure, je me moque complètement de l'anatomie

 

photo du corps : organes génitaux et cuisses sont recouverts de plusieurs couches de papier absorbant bon marché.

 

Cette exposition est la commande d'un ministère, elle a été réalisée par une femme.

 

Un bras gauche en premier plan

un homme : "c'est bizarre que ça ne me fasse rien ?" Il explique que la souffrance du vivant oui le touche mais là il s'agit d'un corps mort; juste avant il a plaisanté en lançant un : "vous reprendrez bien un peu de blanc ?"

la fille qui l'accompagne dit ne pas le comprendre

je prends mes notes dans un coin, il vient me demander si je dessine en souriant puis à celle qui l'accompagne, il renchérit : "je ne comprends pas que les gens soient choqués"

sa désinvolture enjouée prend l'espace tout à coup (est-elle vraiment naturelle ?), elle tranche en tout cas avec l'ambiance majoritaire du chuchotement (comme s'il y avait un risque de réveiller quelqu'un ou quelque chose)

 

en premier plan donc le bras gauche avec une plaie au coude survenue à la suite d'un choc car la zone lésée est entourée d'un bleu violacé et de quelques croûtes (bon appétit, les amis !)

c'est drôle, de penser alors au discours de l'homme car il y a eu là manifestement souffrance du vivant... force est de constater qu'il n'a pas regardé de trop près ces photos...

 

Puis ce sont des photos en plan large, sur une table à côté du corps des instruments aux manches en plastique rouge et jaune, en arrière plan un être vivant debout dissimulé sous une blouse verte, une coiffe, des gants, derrière un masque et ayant ce qui semble être le coeur, dans ses mains.

 

Un jeune garçon "on mange à quelle heure ?"

 

 

Avec les autres photos, je m'aperçois qu'il s'agit là sans doute d'un deuxième cadavre car les cheveux ne sont plus gris mais noirs.

 

Des gens soufflent, l'expo est-elle aussi éprouvante ?

 

Accroché au mur des notes explicatives : travail de Maud Fässler

"L'époque de la guerre froide a conduit la Suisse à aménager des hôpitaux dans d'immenses grottes creusés sous les Alpes. Hôpitaux qui ont toujours été entretenus. Hôpitaux qui n'ont jamais servi."...

D'autres explications : observation faussement glacée de la mort; si don du corps à la science plus de droit posthume sur celui-ci, ministère de la culture, histoire de l'art, photos "licites", pas de souffrance, corps mort quel que soit notre lien avec lui : à la fois fascination et répulsion.

Le scandale de ces images non dans ce qu'elles donnent crûment à voir mais dans notre propension à éviter la cruauté du réel qu'elle affronte.

 

Ici interdiction de filmer et de photographier (différence avec les autres expos qui interdisent seulement l'utilisation de flash).

 

La galerie est vide

je ne veux même pas imaginer passer la nuit là et en remontant, constat effectif

la porte principale est fermée, je peux sortir mais le groupe de jeunes qui arrive ne pourra entrer

le mot scalp me trotte dans la tête

une affiche sur une cabine téléphonique toute proche avec le titre "indélébile"

devrait-on s'abstenir d'aller voir certaines expos ?

quelle motivation pour donner son corps ? la science seulement ?

et quand on n'a pas envie de le donner, est-ce parce que l'on estime qu'il nous appartient encore même si rien ne l'anime plus ?

pourquoi des hôpitaux inutiles ?

ces deux hommes là avaient-ils une famille ?

 

Etonnement devant le sentiment de justification, dans la plaquette explicative, dans la mention des écorchés du Moyen Age ou quelque chose du genre - décalage

 

près du pont des Catalans, deux couples (l'un en haut, l'autre en bas) s'embrassent longuement

l'eau de la Garonne s'écoule doucement derrière.

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JMP 26/05/2010 10:40


L'art contemporain a ceci de passionnant qu'il va très loin dans notre rapport au monde et, en l'occurrence, à la mort. Je me souviens d'une expo à Berlin d'écorchés qui faisaient du vélo ou
jouaient au ping pong. On essaie tous plus ou moins d'exorcicer soit par la dérision soit par une approche plus crue (c'est le cas ici).Moi, le mort sur un vélo, ça me faisait bien rire. Je ne suis
pas sûr, à te lire, Acila, que ce fut le cas ici. Gardons plutôt la dernière image des bisous près de la Garonne. Tiens ça m'inspire : Près du pont des Catalans coule la Garonne, etc...


acila 01/06/2010 15:06



Ah oui les écorchés, il me semble bien que je les avais vus à la télé. A vrai dire cela ne me faisait ni rire ni pleurer,
j'étais quelque part bien plus intéressée par la réaction des vivants (entre chuchotements et quelques voix fortes de courageux qui osaient évoquer leur goût de la viande blanche). En fait,
j'étais en quête de sens, je me demandais pourquoi (sans vraiment me l'être formulé) une jeune photographe s'était adonnée à ce genre de travail. Puis j'ai lu quelque part, que ses parents
avaient fait le choix de donner le corps de son frère (décédé bien sûr) à la science. Tout s'essplique me suis je dis alors, l'univers a donc un sens toussa toussa, et là j'ai respiré enfin ! La
dernière image me fait aujourd'hui penser à la dernière musique (par toi évoquée) écoutée.



Goldfish 25/05/2010 20:43


Il y a des années de cela j'avais vu une exposition en ce lieu...celle-ci a l'air plus réussi
je ne me souviens plus de rien


acila 01/06/2010 15:07



et sinon ça va bien ?