Augustine

Publié le par acila

Le 21 novembre 2012

 

Les temps modernes

 

  Qui aurait prévu toute cette évolution et pu l'expliquer à Augustine ? Personne. Elle a travaillé comme serveuse à la crémerie qui était dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés il y a si longtemps, à l'époque où le commerce de proximité à Paris n'était pas constitué que de magasins de fringues de luxe fabriquées par des esclaves modernes dans des caves humides. Elle a connu le temps jadis où le chômage n'existait pas et où des jeunes inventaient une révolution en 1968 , pour l'oublier tout aussi vite quarante ans après alors qu'ils ont désormais le pouvoir de changer la vie.

  Augustine a une mémoire de toute cette époque mais ne lui demandez rien de récent... Elle ne sait plus. Oh, certes, elle a deux ou trois automatismes de langage pour faire croire qu'elle est dans le présent, mais les neurones n'enregistrent plus rien dans son disque dur. "Il a faid froid aujourd'hui", "on ira faire des courses demain"... Comme à chaque fois, elle s'installe à sa petite table et décroche son vieux téléphone gris et fait le 15 sans trop savoir pourquoi. C'est la concierge qui lui a dit "Si ça va pas...". Et comme ça ne va jamais, elle appelle tout le temps !

  Toute sa famille est morte et elle est la dernière vivante de la galerie de photos en noir et blanc ou marron grisâtre. Elle me parle avec une petite voix bitonale éraillée à travers laquelle on perçoit les claquements du dentier. Elle ne sait pas pourquoi elle appelle en dehors de cette solitude pesante. Ses aventures, elle les vit dans sa salle de bains, sa cuisine, le couloir, sa chambre et sa petite salle à manger-salon. C'est la concierge qui lui apporte sa pitance. Les courses, elle ne les fait plus car l'escalier est comme la montée du mont Blanc, et aussi glissants que le verglas. Elle est dans un quartier devenu de luxe, et acheter simplement des pompes de marche solides relève de l'exploit. Elle aurait une drôle de tête avec des pieds dans des chaussures à talons pour anorexiques de 25 ans...

  "Je suis seule, que voulez-vous..." Toute sa famille est morte et ça fait des années qu'elle tient seule chez elle, en n'attendant rien d'autre qu'une mort rapide et digne car elle "ne veut pas aller en maison de retraite". Non ! Elle n'a pas de chat car elle juge que "les animaux n'ont rien à faire dans les appartements", et elle m'explique ses parents et la vie qu'ils avaient à la ferme du côté de Moulins. C'était... C'était ... Hier ? Quelle importance, hier ou aujourd'hui, elle ne sait plus, et, à 87 ans, chaque jour est une quête d'un plaisir simple. Et pour elle, c'est parler à quelqu'un.

  Elle a bien compris le numéro du Samu. Certains vous diront que ce n'est pas son rôle de répondre aux vieilles abandonnées. Il me semble que si. L'action humanitaire, ce n'est pas que dans les pays lointains qu'il faut la faire, surtout lorsqu'on travaille dans un service public. La France est devenue un pays en voie de pauvreté, qui découvre les nouvelles misères que l'oeuvre civilisatrice a engendrées.
  Je lui demande ce qu'elle a fait de sa journée et je découvre qu'elle continue à lire avec une grosse loupe car elle n'a plus vu d'ophtalmo depuis des années, et, dans son quartier riche, ils pratiquent tous des dépassements d'honoraires pharaoniques. Elle ne supporte pas ceux qui profitent de sa faiblesse, ceux qui se comportent comme des crotales et la regardent comme un paquet de pognon. Et, de toute façon, elle a peur lorsqu'elle sort depuis que sa voisine du bas s'est fait renverser par un scooter qui roulait sur le trottoir. Elle est partie à l'hôpital et n'est jamais revenue. Elle a su par la concierge qu'à l'enterrement il n'y avait eu personne.

  Augustine n'a pas peur de la mort mais de son présent, qui semble lui mettre des barrières pour l'empêcher de bien vivre chaque jour. J'ai fini par aller la voir sous les quolibets de mes collègues, car pour eux il ne s'agissait pas d'une urgence. Je suis entré dans sa vie avec beaucoup de respect pour quelques instants, pour lui redonner confiance afin qu'elle voie que, lorsqu'elle appelle, il y a encore quelqu'un qui peut venir... C'est peut-être inutile, ou sans doute que cela calme mes propres peurs... Et alors ? Je fais un job de service public, de bien commun, et même s'il ne se passe rien de politiquement enthousiasmant en France, je veux pouvoir encore croire en quelque chose. Et Augustine méritait que je passe un court instant, juste pour dire  : présent.

 

  Augustine est toujours vivante et vive ! Certes la maladie d'Alzheimer l'emporte doucement mais elle reste très active.

 

écrit par Patrick Pelloux, On ne vit qu'une fois au cherche midi

 

Un recueil de portraits, d'instantanés dans sa vie de médecin urgentiste. Les tragédies de notre monde, le scooter de livraison qui roule sur le trottoir pour aller plus vite et renverse le pauvre vieux qui avait le malheur d'y circuler aussi (et dont personne ne veut ensuite dans les sevices de l'hôpital car il est trop vieux), le cambrioleur qui avait choisi de passer par l'échaffaudage de 5 étages qui va s'écrouler sur lui, tous ceux qui finissent coincés sous un camion  qui a reculé trop vite, celle qui choisit de se suicider sous le métro en laissant des sms culpabilisateurs à son entourage... et les morceaux de viande à ramasser ensuite. Les hommes de 20 ans qui boivent le soir et ensuite prennent le scooter pour faire la course (ou ceux qui roulent sobres mais sans casque), font d'excellents donneurs d'organes parce que "contre la tête c'est toujours le bitume qui gagne". Le voisin qui vient déglinguer votre enfant parce qu'il pleure vraiment trop fort.

C'est la partie mise en "lumière" de l'iceberg, mais ce livre est surtout le récit d'un engagement, d'une vocation à aider l'autre dans sa détresse (et surprise, ce n'est pas le cas de tous les médecins) parce qu'en effet l'action humanitaire ce n'est pas que dans les pays lointains qu'il faut la faire.

Le drame cesse d'être drame dès lors qu'au milieu de la tragédie il y a quelqu'un qui tend la main. Ce livre m'est stimulant car il est témoignage, ouverture, il nourrit la solidarité et incite à vivre au présent en regardant bien plus attentivement autour de nous.

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